Quand l’architecture bulle investissait
les côtes bretonnes
Publié le MERCREDI,
13 NOVEMBRE 2019
par Sophie Pinet
Dans ce
coin tranquille de Bretagne, le village Renouveau déploie ses bulles de béton
depuis les années 1970, lorsqu’elles elles avaient été bâties pour accueillir
un type de vacances inédit, à la portée de tous.
© Marion Berrin
Les dômes situés à l’entrée du
village sont les bâtiments principaux du programme réalisé par l’architecte
Henri Mouette et le sculpteur Pierre Székely. Ils abritent les parties communes
: hall d’accueil, administration et espaces de restauration.
De mémoire de Breton, jamais au
grand jamais on n’avait vu sortir de terre un tel projet. Si bien qu’au début
on crut à une centrale nucléaire puis, à mesure que les formes rondes et
immaculées sortaient de terre pour former un drôle d’ensemble, on parla de
secte, jusqu’à ce que la vocation du projet soit finalement dévoilée, un soir
d’orage, durant l’année 1968.
© Marion Berrin
En marge du village le bâtiment
réservé à l’hébergement du personnel saisonnier.
Loin des fantasmes des uns et
des autres, il s’agissait en réalité de l’un des tout premiers projets de
village de vacances en France. Un village ouvert à tous, au moment où le
tourisme de masse s’apprêtait à déferler sur l’Hexagone, et à l’heure où la
plupart des gens ne pouvaient s’offrir les quatre semaines de congés que les
conventions collectives leur accordaient. C’est le constat qu’avait fait Pierre
Lainé, lui qui dès son plus jeune âge s’était mis en tête de changer le monde
avant de se mettre en tête, une fois adulte, d’offrir des vacances au plus
grand nombre.
© Marion Berrin
La garderie forme une arène
fermée avec un espace ouvert au centre. Les couleurs des ouvertures avaient été
imaginées par l’artiste Vera Székely, épouse du sculpteur.
Ce qu’il fit lorsqu’on lui
confia, en 1964, la gestion d’un vieil hôtel à Courchevel. Avec ce projet, il
dessina les contours de son association baptisée Renouveau, tout en rêvant
d’aller bien au-delà, comme il le déclarait alors : « Il est temps de proposer
à l’homme en vacances un choix de valeurs qui ne devront rien à la loi du
marché, un réel urbanisme et une réelle architecture de vacances.
© Marion Berrin
À l'entrée du village sur un
terre-plein, une sculpture en métal de Pierre Székely.
Libérée de certaines
contraintes et pensée en fonction de critères nouveaux, l’architecture des
ensembles de vacances peut devenir une architecture expérimentale qui servira
toute l’architecture en général. » Et c’est à ses amis l’architecte Henri
Mouette et le sculpteur Pierre Székely qu’il en confia la tâche, en les
embarquant sur le lieudit de Beg-Meil, attaché à la commune de Fouesnant, au
sud du Finistère, où, à proximité de la mer, entre un cordon de dunes et une
ligne de pins, il venait de trouver le terrain idéal pour bâtir son projet.
© Marion Berrin
Le théâtre appelé La Baleine, vue
de profil. Chaque soir il accueille les vacanciers pour des animations
diverses.
D’immenses dômes…
Le programme était clair, le
village devait pouvoir accueillir 600 personnes, réparties entre des
hébergements pour une majorité et quelques emplacements de camping, 600
personnes qu’il fallait nourrir chaque jour, mais aussi divertir lorsqu’elles
rentraient de la plage, ou lors des jours de pluie. Il fallait aussi faire en
sorte d’occuper les enfants pendant que leurs parents se reposaient. Le tout
selon des tarifs de séjours calculés en fonction des revenus de chacun. Il ne
restait plus qu’à trouver le mode d’expression architectural à la mesure de cet
idéal. C’est dans la presse qu’Henri Mouette trouva la réponse, en y découvrant
un jour un projet de station-service en forme de dinosaure géant. Au-delà de
l’esthétique surprenante, on saluait dans l’article l’utilisation d’une
armature de métal sur laquelle avait été ensuite projeté du béton.
© Marion Berrin
Aujourd'hui ne demeurent que deux
fresques réalisées par Vera Székely, dont ce Poséidon aussi naïf que coloré.
Un procédé que l’architecte
trouva intéressant, car il permettait de réduire considérablement les coûts de
construction, et rendait possibles les immenses dômes qu’il avait dessinés avec
le sculpteur pour abriter son projet – le cercle ayant pour vocation à
rassembler, « mais une manière joyeuse de rassembler », précisait à l’époque
Pierre Székely. Sa complicité avec Henri Mouette scella leurs deux pratiques,
au point de faire apparaître le terme « architecture-sculpture » utilisé
aujourd’hui par les historiens lorsqu’ils évoquent ce projet, mais aussi cette
parenthèse stylistique dans l’histoire de l’architecture.
© Marion Berrin
Les chambres en préfabriqué – et
autrefois appelées cellules – se déclinent au coeur
du site et sont baptisées de noms d’îles bretonnes.
… et des fresques de
Vera Székely
D’autres préfèrent la nommer «
architecture bulles » ou encore « nouveau baroquisme », termes derrière lesquels
on retrouve aussi les maisons d’Antti Lovag ou de Pascal Häusermann,
pour faire référence à cette période qui marqua une profonde rupture avec le
style moderne et son orthogonalité. Il fallut trois années de chantier pour
voir apparaître ce micro urbanisme unique en son genre, qui ne cesse depuis
d’être affublé de tous les surnoms : « Le village des Barbapapas
», « La grappe d’igloos » ou plus familièrement encore « Nichonville
». Le sculpteur Pierre Székely avait luimême déclaré
lors de l’inauguration : « Quelques-uns de ceux qui ont vu ce village se sont
écriés “C’est une architecture lunaire !” Je souhaiterais entendre dire par nos
futurs visiteurs venant du cosmos, “C’est l’architecture terrienne”. »
©
Marion Berrin
Les cheminées blanches des bâtiments
du village, vues depuis le sommet des dunes qui bordent la plage, émergent dans
une nature préservée.
Ses partisans, eux, l’appellent
« Le Renouveau » et l’envisagent comme une ode aux paysages de bord de mer
parsemée de clins d’oeil, de la salle de théâtre
surnommée La Baleine aux fresques de Vera Székely, la femme du sculpteur, qui
prit elle aussi part à ce singulier projet désormais propriété du groupe
Village Soleil, et depuis peu classé au titre de monument remarquable du
Patrimoine architectural du xxe siècle. Une
architecture dont les rondeurs rappellent les mots de Paul Valéry, expliquant
que dans les villes certains édifices sont muets, d’autres parlent, et enfin,
plus rares, il y a ceux qui chantent. Les dômes qui rythment le projet d’Henri
Mouette et Pierre Székely font partie de ceux-là et, cinquante ans après,
toujours avec la même insouciance, ils continuent de chanter le temps des
vacances.