(1973 – Jardin de la méditation
des âges de la vie - Cimetière de Valenton, Val de Marne)
Sur le front du
patrimoine depuis 1901
Le cimetière paysager de la Fontaine Saint-Martin : un
droit d’auteur bafoué et une œuvre défigurée
25 mars 2026 Dernière màj 26 mars 2026
Le cimetière paysager de la Fontaine Saint-Martin à Valenton
(Val-de-Marne), conçu par l’architecte Robert Auzelle assisté des architectes
André Mahé, pour le projet, et d’Hector Patriotis, pour l’exécution, est
réalisé au début des années 1970. Il est alors le plus grand cimetière
intercommunal français jamais projeté. Il s’étend sur 32 hectares et dispose
d’un funerarium, d’espaces traditionnels d’inhumation (dont un israélite et un
musulman), d’espaces paysagers, d’un ossuaire, d’un columbarium, d’enfeus et
d’un site cinéraire. Un crématorium a été ajouté en 1986 dans l’étage
semi-enterré du funérarium.
Robert Auzelle et l’architecture funéraire : pour
une harmonie propice au recueillement
Architecte et urbaniste, Robert Auzelle (1913-1983) est
reconnu comme le spécialiste de l’architecture funéraire.

Robert Auzelle
En 1945, il devient professeur à l’Institut d’Urbanisme de
l’Université de Paris ainsi qu’à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts où
il fonde, en 1961, avec André Gutton, le séminaire-atelier Tony Garnier. En
1964, il est nommé Inspecteur général de la Construction.
Parmi ses nombreuses réalisations - notamment des grands ensembles, retenons
celles distinguées par le ministère de la Culture :
• le centre administratif de Neufchâtel-en-Bray (1946), labellisé
« Patrimoine du XXe siècle » (2015) ;
• le quartier de la Plaine avec le cimetière du Parc à Clamart, conçu en
1947-1948 et premier cimetière intercommunal paysager français à sa création,
aujourd’hui Site Patrimonial Remarquable (2009) ;
• le cimetière Intercommunal des Joncherolles, projeté en 1958, labellisé
« Architecture contemporaine remarquable » (2019).
Ce spécialiste de l’architecture funéraire a toujours été
convaincu que « la valeur d’une civilisation se mesure au respect qu’elle
porte à ses morts ». Auteur des « Dernières Demeures », il
définit ainsi ces nécropoles « Un cadre harmonieux, un décor dont la
dignité semble une invite à la méditation, voilà les critères qui s’imposent à
une composition où les détails doivent concourir à une recherche de noblesse
discrète, de gravité délicate ». (…) « Une formule, pourrait être
appelée le cimetière paysager, afin de signifier par là qu’il s’agit de
dégager, grâce à un accompagnement végétal, un ensemble de paysage respirant
une atmosphère de recueillement et de paix ». [1]
Le « cimetière paysager » de la Fontaine
Saint-Martin
Robert Auzelle donne une autre dimension aux cimetières
français dans lesquels il voulait faire régner une harmonie propice au
recueillement et à une forme de sacralité restaurée. Le « cimetière
paysager » à Valenton propose la synthèse entre le « cimetière
parc » américain, celui « forestier », de tradition germanique,
et le « cimetière architectural » méditerranéen.
Cette œuvre, tout comme celle des Joncherolles, est dotée de
bâtiments au style original à portée symbolique : « La disposition
des bâtiments et la sobriété de l’architecture veulent exprimer calme et
dignité. Pour la première fois en France, l’aire des cérémonies peut accueillir
des offices de divers cultes. Ce sentiment de la prière œcuménique, a inspiré
la forme du bâtiment et influence l’ensemble pour marquer ce lieu de prière et
d’espoir [2] ».
L’architecte a toujours fait appel à des artistes qui ont
contribué à la portée de son œuvre . Ainsi, pour ce
cimetière R. Auzelle a choisi d’intégrer des sculptures monumentales commandées
à des plasticiens – Pierre Székely (1923-2001) pour « Les âges de la
vie » à l’entrée du cimetière et Pierre Sabatier (1925-2003) pour les
paravents « L’arbre de vie » et « Le cosmos » dans l’aire
de cérémonie. « Le portique, une fois franchi, les bassins, les massifs de
fleurs et les sculptures de Székely illustrant le cycle de la vie, doivent
obliger les visiteurs à marquer un temps d’arrêt et inviter à la méditation et
à un retour sur soi [3] ».
Une œuvre modifiée et défigurée sans consentement des
ayants droits
Depuis plusieurs années, par défaut d’entretien du système
d’alimentation, les bassins ne sont plus en eau. Seule l’eau de pluie y stagne.
Les parterres de fleurs sont envahis de mauvaises herbes. À partir de 2013, le
cheminement a été doté d’une signalétique qui identifie les sculptures comme
une succession d’éléments individualisés, rompant la perception unitaire de
l’œuvre, ponctuée de bassins et de parterres de fleurs conçus comme autant de
silences et de respirations dans un parcours méditatif.
Par ailleurs, le Syndicat Intercommunal du Cimetière de la
Fontaine Saint-Martin (SICCV) a, en s’affranchissant de la conception
intellectuelle et artistique initiale, réalisé des travaux qui ont porté
tragiquement atteinte à l’architecture de l’ensemble et aux œuvres qui y sont
présentes. Ces travaux ont été engagés et réalisés à l’insu des ayants droits
qui sont les dépositaires du droit moral sur les œuvres. Enfin, les travaux ont
été entrepris sans une délibération de l’ensemble des communes composant le
SICCV, sans recours à un architecte, sans permis de construire. Cette
dénaturation du site compromet la labellisation « Architecture
contemporaine remarquable », pourtant prévue et attendue.
C’est en 2022, lors d’une rencontre avec le SICCV,
concernant cette labellisation, que les ayants droits ont découvert avec
stupéfaction que les sculptures de « La porte de la Connaissance de
soi » et des « Cubes de l’enfance » avaient purement et
simplement été supprimées pour être remplacées par des plots blancs et une
allée de graviers de couleur jaune / orangé. Le bassin situé entre les deux
sculptures a été arasé pour faire passer cette allée. C’est ainsi que le
parcours « Cheminement de la vie » fut coupé en deux !
Et que dire de la sculpture figurative d’un panda, ajoutée
près du Jardin des Innocents, site réservé à la dispersion des cendres de
jeunes enfants ?
En outre, un axe central a été créé face à l’entrée, sans
nécessité aucune, puisque tous les cheminements avaient été prévus dès la
construction et qu’ils permettent la desserte de tous les emplacements y
compris pour les personnes à mobilité réduite. La création de cet axe sans
aucun respect du plan masse avec sa trame et ses voies de circulation constitue
une dislocation de la composition générale qui introduit une centralité
totalement opposée à l’esprit aux intentions et à la philosophie de l’architecte.
On peut aussi constater que la sculpture monumentale de Pierre Székely a été
partiellement détruite.
Les travaux ont consisté aussi en un réaménagement de la
végétation, en créant un arboretum, après avoir rasé les peupliers d’Italie qui
avaient pourtant été choisis pour créer une unité. La physionomie du cimetière
est désormais totalement différente de sa conception initiale et originale. R.
Auzelle avait pourtant précisé que « le jardin n’intervient que comme
élément de liaison, jamais comme élément dominant... ». Nous voyons
pourtant aujourd’hui un cimetière-arboretum !
Remarquons que déjà en 2013, des peintures bariolées, en
totale contradiction avec l’esprit des lieux, avaient été réalisées sur les
éléments en béton et ce sans l’accord des ayants droits qui avaient, par la
suite, demandé l’effacement de ces peintures. Manifestement, en 2022, elles ne
l’ont été que partiellement.
Aujourd’hui il semblerait que l’ajout d’un bâtiment, en préfabriqué, construit
sans architecte, soit projeté pour créer une chambre funéraire.
Un patrimoine du XXe siècle à préserver
En février 2024, les ayants droits ont engagé une procédure
devant le tribunal civil et une audience est prévue en juillet 2026. Une autre
procédure est engagée depuis peu devant le tribunal administratif.
Malheureusement, il est à craindre que les dégradations et altérations soient
irréversibles.
Dans toutes ses réalisations de nécropoles, Robert Auzelle
s’est attaché à réintroduire une notion de sacré œcuménique : croyants et
non croyants.
Ce cimetière paysager est un patrimoine du XXe siècle,
reconnu internationalement. À ce titre, et face à sa défiguration et à sa
dénaturation pour préserver l’extraordinaire originalité et richesse du lieu,
nous demandons sa protection en totalité (y compris les sculptures et le
mobilier), au titre de la loi sur les Monuments historiques.
Marie Auzelle
Notes
[1] Robert Auzelle, Dernières demeures, Paris, 1965,
460 p. [313 fig., 787 ph., biblio et index]
[2] Idem
[3] Idem
Valenton
- Cimetière paysager de la Fontaine Saint-Martin
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